Stephan Zweig ou la plus intime des peurs

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Le 1er mai

AU CAFÉ DE LA PAGE

le thème était

QUAND LA PEUR VIRE A LA FANTASMAGORIE

Et la frayeur devint plus intime…

Alors que Salomé (Sarah Ramaully)

venait de servir Montaigne (Romain Kha)

Un auteur est alors venu trinquer avec lui…

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Il s’agissait du fameux Stephan Zweig

 

Zweig

Ce jour-là, il avait choisi le corps de Clément Hassid

 

Clément
photo : Vicky Lemaire

 

 

Salomé,

a alors découvert,

écrit dans son registre,

d’où venait Stephan Zweig.

 

 

Salomé raconte

Stephan Zweig…

Il vient d’Autriche en 1920… Il a 39 ans…

Il sort d’une soirée passée avec Sigmund Freud…

Ce dernier lui a raconté des histoires tellement effrayantes, que Stephan Zweig traverse les rues de Vienne avec terreur…

Finalement Stephan Sweig rentre chez lui, s’endort, son esprit s’échappe de son corps…

Il traverse les siècles…

Il vient habiter ce corps ici présent.

 

 

Stephan Zweig

a alors raconté le début de sa nouvelle

LA PEUR

 

 

 

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Lorsque Irène, sortant de l’appartement de son amant, descendit l’escalier, de nouveau une peur subite et irraisonnée s’empara d’elle. Une toupie noire tournoya devant ses yeux, ses genoux s’ankylosèrent et elle fut obligée de vite se cramponner à la rampe pour ne pas tomber brusquement la tête en avant.

Ce n’était pas la première fois qu’elle faisait cette dangereuse visite et ce frisson soudain ne lui était pas inconnu; toujours, en repartant, malgré sa résistance intérieure, elle succombait sans raison à ces accès de peur ridicule et insensée.

Pour venir au rendez-vous, la chose était infiniment plus facile. Après avoir fait stopper la voiture au coin de la rue, elle franchissait avec rapidité et sans lever la tête les quelques pas qui la séparaient de la porte cochère et montait précipitamment les marches ; cette première crainte où il y avait aussi de l’impatience se fondait dans la chaude étreinte de l’accueil. Mais plus tard, quand elle s’en retournait chez elle, un nouveau frisson mystérieux la parcourait auquel se mêlaient confusément le remords de sa faute et la folle crainte que dans la rue n’importe qui pût lire sur son visage d’où elle venait et répondre à son trouble par un sourire insolent. Déjà les dernières minutes auprès de son amant étaient empoisonnées par l’appréhension de ce qui l’attendait. Quand elle était prête à s’en aller ses mains tremblaient de nervosité, elle n’écoutait plus que distraitement ce qu’il lui disait et repoussait hâtivement ses effusions. Partir, tout en elle ne voulait plus que partir, quitter cet appartement, cette maison, sortir de cette aventure pour rentrer dans son paisible monde bourgeois. Puis venaient les ultimes paroles qui cherchaient en vain à la calmer, et que, dans son agitation, elle n’entendait plus. Et c’était enfin cette seconde où elle écoutait derrière la porte, pour savoir si personne ne montait ou ne descendait l’escalier. Dehors l’attendait déjà la peur, impatiente de l’empoigner et qui lui comprimait si impérieusement le cœur que dès les premières marches elle était essoufflée.

Irène interprétée par Valérie Mastrangelo
Irène interprétée par Valérie Mastrangelo

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Elle resta ainsi les yeux fermés pendant une minute, respirant avidement la fraîcheur crépusculaire qui flottait dans l’escalier. Soudain, à un étage supérieur, une porte claqua : effrayée, elle se ressaisit et descendit vivement, tout en ramenant contre son visage d’un geste machinal l’épaisse voilette qui le couvrait. Maintenant il y avait encore un moment terrible, il s’agissait de sortir d’une demeure étrangère et de gagner la rue ; elle baissa la tête comme un sportsman qui prend son élan pour sauter et fonça subitement vers la porte cochère entrouverte.

Elle heurta une femme qui semblait justement vouloir entrer.

« Pardon », fit-elle, troublée, en même temps qu’elle s’efforçait de passer. Mais la personne lui barra la porte de toute sa largeur et la dévisageant avec colère et mépris s’écria d’une voix dure et sans retenue :

— Je vous y attrape enfin. Bien entendu, c’est une honnête femme, une soi-disant honnête femme! Elle n’a pas assez de son mari, de son argent et de tout ce qu’elle a, il faut encore qu’elle débauche l’ami d’une pauvre fille…

— Pour l’amour de Dieu… Qu’avez-vous?… Vous vous trompez!… balbutia Irène, tout en tentant avec maladresse de s’échapper; mais de son corps massif la fille boucha de plus belle l’entrée et cria d’une voix perçante :

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La femme interprétée par Apolline Guiné

— Non, je ne me trompe pas… Je vous connais… Vous venez de chez Edouard, mon ami… Maintenant que je vous y ai enfin prise, je sais pourquoi il a si peu de temps à me consacrer ces derniers jours… C’est à cause de vous… Espèce de… !

— Pour l’amour de Dieu, interrompit Irène d’une voix blanche, ne criez pas comme cela, et involontairement elle recula sous le portail.

La femme la regarda, goguenarde : cette peur qui la faisait vaciller, cette détresse manifeste semblaient l’amuser et elle se mit à examiner sa victime avec un sourire railleur, empreint de satisfaction. Sa voix s’épanouit, devint presque joviale.

— Voilà donc comme elles sont, les femmes mariées, les belles dames distinguées, quand elles nous volent nos hommes ! Elles portent une voilette, une épaisse voilette pour pouvoir, après, jouer à l’honnête femme…

— Quoi?… Que me voulez-vous?… Je ne vous connais pas… Il faut que je m’en aille…

— Vous en aller… oui… chez monsieur votre mari, dans un appartement bien chauffé, pour y poser à la grande dame et se faire déshabiller par des domestiques… Ce qu’on fait, nous autres, si on crève de faim ou pas, vous vous en fichez, hein… Ces honnêtes femmes, ça chipe même la seule chose qui nous reste…

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Irène s’efforça de se ressaisir, et, obéissant à une vague inspiration, plongea dans son sac et y prit tout l’argent qui lui tomba sous la main.
« Tenez, voici… Mais à présent laissez-moi… Je ne reviendrai jamais plus… Je vous le jure. » Le regard mauvais, la femme empoigna l’argent. « Garce », murmura-t-elle. Irène frémit sous cette insulte, mais voyant que l’autre lui laissait le passage libre, elle se précipita dehors, comme on se jette du haut d’une tour pour se suicider. Elle sentait, en courant, les visages glisser à ses côtés comme des masques grimaçants; elle atteignit péniblement une voiture arrêtée au coin de la rue. Elle se jeta sur les coussins, comme une masse, puis tout en elle devint immobile et rigide ; lorsque au bout d’un certain temps le chauffeur, étonné, demanda à cette singulière cliente où elle voulait aller, elle le regarda comme ahurie, jusqu’à ce que son cerveau engourdi eût enfin saisi ses paroles. « A la Gare du Sud », lança-t-elle hâtivement; et soudain, l’idée lui venant que la personne pourrait la suivre : « Vite, vite, dépêchez-v07-Café de la Page 4-01052016-AS-7ous ! »

C’est seulement alors que la voiture filait qu’elle sentit combien cette rencontre l’avait touchée…

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Pour découvrir l’intégralité de cette nouvelle cliquez ou téléchargez ici :

Zweig La peur

texte choisi par Philippe Richardin

3 commentaire sur “Stephan Zweig ou la plus intime des peurs

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